Le C@rnet du Terroir
Cahier d'ailleurs
 

Juin 2009
Mars 2009
 
Retour de l'Âge de pierre ?
 
" Nous savons que cette extension ne s'arrêtera pas à ce chiffre. C'est un industriel, il a plusieurs carrières. On sait qu'il a un projet de carrière sur Néant-sur-Yvel, où il a commencé à acheter des terres. "
 
Cette semaine, mercredi, 4 mars s'est achévée l'enquête publique sur " le renouvellement de l'autorisation d'exploitation de la carrière de l'Epine Fort ainsi que de son extension " lit-on dans l'informateur local publié par la municipalité de Ménéac.
Plus précisément, il s'agissait de donner un accord préfectoral à Bertrand Lessard, directeur général de la SAS Carrières de Saint-Lubin, d'augmenter la capacité d'extraction de la pierre de granit de 250 000 tonnes par an à 600 000 tonnes. Pour ce faire, cet industriel a besoin de 11 hectares supplémentaires afin de  " stocker les matériaux de découverte et créer des bassins de décantation. "
 

 
Enquête publique
Pour le commissaire enquêteur, mandaté à la demande de la préfecture par le tribunal administratif  "c'est une simple enquête. Mr. Lessard a besoin de terrain pour mettre ses déchets inertes issus du décapage. Il souhaite exploiter et extraire de la pierre des terres qu'il utilisait jusqu'à présent à cet usage " expose-t-il. Et poursuit " depuis le début d'enquête, le 2 février, j'ai reçu aussi bien des gens qui sont pour et d'autres qui sont opposés. Mais il n'y a pas eu au début de l'enquête beaucoup d'opposants, c'est pourquoi je n'ai pas organisé de réunion publique. "
 
Pourtant, samedi 28 février en fin matinée, devant la porte du commissaire enquêteur, il y avait un véritable va-et-vient de personnes qui souhaitaient déposer leurs observations à ce sujet. " Vous savez, ce sont les jeunes qui s'y opposent. Les anciens savent ce qu'est de travailler. Si on écoutait les jeunes, on n'aurait pas d'économie en France " dira ce commissaire enquêteur. Et ajoutera " mais dans ce dossier à mon avis, la préfecture demandera un complément d'enquête. "
 
 
Devant la porte du commissaire enquêteur
En attendant leur tour de rencontrer le commissaire enquêteur, quelques habitants, les uns adhérents de l'Association pour la protection de l'environnement et la sauvegarde du patrimoine (APESP) de Ménéac et les autres venant à titre individuel, ont exposé leurs opinions. " Tout d'abord, nous n'avons pas pu voir le dossier dans son intégralité " ont-ils lancé. En entendant cette phrase, une personne de la mairie, présente à proximité, a réagi " ce n'est pas vrai. Nous vous avons donné l'ensemble du dossier, petit à petit, mais vous avez tout eu. " Invitée à discuter avec le groupe, elle n'a pas souhaité poursuivre ces explications.

À la sortie du bureau du commissaire enquêteur, nombreuses personnes restaient perplexes. " On a le sentiment qu'il ne connaît pas bien le dossier. Franchement, on se demande s'il est compétent et impartial dans ce dossier. "
 
Le commissaire enquêteur en question est un ancien gendarme de carrière. " J'étais gendarme dans les îles et principalement en Afrique, ensuite je suis venu dans le secteur de Pontivy dont mon épouse est originaire " raconte-il. Et précise " à l'époque, voici quinze ans, la préfecture cherchait des personnes capables d'assurer les responsabilités de commissaire enquêteur et je me suis présenté. Les commissaires enquêteurs figurent sur une liste du tribunal administratif. Celui-ci pour une enquête donnée, choisi telle ou telle personne selon ses compétences et le lieu de son domicile. C'est un travail intéressant. Je travaille dans différents domaines : pour EDF, les routes, les exploitations classées. Avant, je faisais beaucoup de dossiers pour les exploitations classées. J'aimais bien le contact avec les paysans. "
 

 
 
L'histoire de l'implantation de la carrière
La carrière se trouve à 800 mètres du bourg de Ménéac au lieu-dit L'Épine-Fort. Les personnes de plus de 80 ans la connaissent  depuis toujours. Les maisons dans le secteur ont été construites avec la pierre extraite de cet endroit. C'était toujours une entreprise à dimension humaine et d'utilité locale.
 
Mr. et Mme. Viel sont devenus propriétaires de ces terres en 1959. En 1983, la carrière a été louée et une entreprise a recommencé l'extraction à petite échelle.
 
En 1989, Bertrand Lessard achète ce site étendu sur dix-sept hectares. Il ne l'exploite pas jusqu'en 1998. À cette date, il demande à la préfecture le permis d'extraire quelque 250 000 tonnes de pierres. Il obtient cet accord mais le site reste inexploité jusqu'en 2007. L'année où les premières détonations secouent de nouveau le pays. L'accord préfectoral obtenu en 1998 est toujours valable " jusqu'au 2029 " selon le commissaire enquêteur.
 
l'Association pour la protection de l'environnement et la sauvegarde du patrimoine (APESP) de Ménéac
 
Cette même année, les habitants constituent l'association APESP pour avoir un oeil sur cette carrière qui pour certains est à 80 mètres des habitations.
Le premier président est Marc Beaume. Son épouse Sylvie adhère aussi. " Nous sommes revenus dans le pays de nos parents pour élever nos enfants dans le calme. Et voilà qu'on s'est retrouvé au bout de quelques années de vie tranquille avec cette carrière qui a repris ses activités. "
 
Le second président, qui succédera à Marc Beaume, sera le fils de Mr. et Mme. Viel, Nicolas. Leur préoccupation est le développement à outrance de la carrière, qui se trouve sur un site d'un intérêt environnemental certain : près de l'étang communal dans un paysage boisé.
 
" Il y a de la pierre partout ! "
" Nous savons que cette extension ne s'arrêtera pas à ce chiffre. C'est un industriel, il a plusieurs carrières. Pour lui : il y a de la pierre partout ! Un de ses collaborateurs nous a confié que l'objectif du groupe Lessard est d'avoir des carrières avec une extraction de plus d'un million de tonnes par an " s'indigne Sylvie Farcy, présidente actuelle de l'association APESP. Et précise " juste sur la commune de Ménéac, il est propriétaire d'au moins quatre-vingts hectares de terres. Il achète autour de la carrière. Nous téléphonons tous les quinze jours au cadastre de Ploërmel qui nous informe de l'évolution. On sait aussi qu'il a un projet de carrière sur Néant-sur-Yvel, où il a commencé à acheter des terres. "
 
Le groupe Lessard est bien implanté en Bretagne "créé en 1965, le groupe familial compte trois sociétés de carrières, deux sociétés de travaux publics et une société de transport sur le secteur d'activités du Grand-Ouest. "
 

 
Impact sur la vie locale
"Cette carrière est restée inexploitée pendant des années. Nous nous sommes installés à côté pour le calme et la beauté des lieux. Nos enfants sont à l'école ici. Et aujourd'hui, on est mis au pied au mur. Les explosions qui ont repris, au début une à deux par mois maintenant elles sont quatre par mois. Si le site est agrandi, elles seront combien par mois, par jour ? Les maisons se fissurent, les gens craquent, il y a la poussière et le bruit " explique un des habitants à proximité de la carrière.

Son histoire est celle de biens d'autres. " À présent, on ne peut rien dire. Mr. Lessard nous a acheté la maison. Il nous laisse le temps d'en trouver une autre. Pendant ce temps, on ne paye pas de loyer. Que voulez-vous qu'on fasse. On a déjà trouvé un autre lieu, mais pour son achat l'argent qu'on a eu ne suffit pas. Il faut reprendre des crédits. Enfin, que dire, on a les bras qui baissent. "

À ce rythme, les villages entiers s'en vont, d'abord les maisons sont achetées par le propriétaire de la carrière et ensuite rasées. La population n'a d'autre choix qu'un exode forcé. Rien n'est épargné.
 
C'est le cas des bâtiments nommés par les anciens La prison aux moines. En 2004, la municipalité a demandé que ce corps de ferme soit classé d'intérêt patrimonial. La directrice régionale des affaires culturelles " sous-couvert de madame la Préfète du Morbihan " a répondu à la municipalité  " le décor sculpté de frontons aux quatre lucarnes, date de la fin du XVIe siècle, début du XVIIe. "
En fin de compte l'ensemble des bâtiments ne sera pas classé. Mais la municipalité à la possibilité de sauvegarder ce lieu. Plus loin, dans cette même lettre, on lit " vous trouverez dans le cadre du PLU actuellement en cours d'étude, voire dans celui d'une ZPPAUP, les instruments qui permettront d'éviter une démolition éventuelle de cet ensemble qui appartient, malgré tout, à l'histoire de la commune. " Hélas, ces dispositions n'ont pas été prises, une partie de ces bâtiments a déjà été détruite.
 
Bientôt, le même sort arrivera au pittoresque village de La Ville Jéhan. Il compte une dizaine d'habitations, toutes rachetées par le groupe Lessard.
 
 
" Les anciens qui ont vendu leur maison, dès qu'ils se mettent à enparler, ils pleurent. L'un d'eux m'a dit qu'il n'aurait jamais pensé  devoir quitter la maison où ses grands-parents sont nés, où il a passé toute sa vie. Aujourd'hui, ma maison est une des seules qui n'est pas encore vendue. Prochainement, on sera obligé de prendre une décision, ça sera difficile. Avant, je regardais les anciens pleurer, à présent je suis dans la même situation " révèle Nicolas Viel.
 

 
Le problème de l'environnement
Dernièrement, la commune terminait l'étude des zones humides. Dans le village Launay-Tenoux, achété en partie par le groupe Lessard, un lieu, appelé par les anciens Les Sept fontaines, existait. " Deux jours avant la venue des spécialistes du Bassin d'Oust qui font l'étude des zones humides, l'entreprise Lessard a couvert Les Sept fontaines avec des remblais " dénonce l'association. Sur cet acte la police des eaux enquête.
 
" Il a aussi sorti ses boues, qui selon la loi, doivent rester sur son site et il a rempli une ancienne carrière. C'est un accord qu'il a fait avec un agriculteur, qui veut construire sur cet emplacement un poulailler " ajoute l'association, qui régulièrement dépose plainte contre la société Lessard.
 
Bizarrement, rien n'inquiète le propriétaire de cette carrière vouée à devenir industrielle avec selon les prévisions un trafic " les jours de travail intensif, un camion toutes les minutes et demi. "
 
La route est déjà prête. Une belle voie privée qui part de la carrière pour éviter le passage par le bourg. Un état de fait qui doit rassurer la municipalité. Une municipalité qui devait accorder " trois quart heures à l'association ce mardi, pendant la réunion de préparation du conseil municipal. " Sur ce dossier la municipalité donnera son avis le mardi 10 mars lors du conseil.
 
Les agriculteurs bloquent l'entrée de la carrière
Lundi 9 mars, la municipalité de Ménéac était invitée par Bertrand Lessard, propriétaire de la carrière de l'Epine-Fort à visiter les lieux.
Pour une bonne vingtaine d'agriculteurs du pays ce fut l'occasion de demander au dirigeant de la carrière et aux élus " où cette extension s'arrêtera ? "
 
" Dimanch soir, spontanément, nous avons décidé de freiner l'entrée et la sortie aux camions de la carrière le temps d'avoir plus d'informations sur les achats des terres agricoles par l'entreprise Lessard " explique un des agriculteurs. " Ce n'est pas un regroupement d'agriculteurs d'un syndicat, au contraire. Parmi nous, il y a des agriculteurs bio, conventionnels, les uns sont syndiqués d'autres pas. Ce qui nous intéresse c'est de savoir encore combien d'hectares l'entreprise Lesssard achètera et quel en sera l'usage. Pour agrandir la carrière ? Et quelles terres, nous allons laisser à nos enfants et aux jeunes agriculteurs qui souhaiteraient s'installer ici ? "
 
"Il y a de la place pour tous " a rétorqué Bernard Lessard. " Peut-être pas sur Ménéac, mais il y a de la place. Je ne serai pas venu ici si cette carrière n'appartenait pas à l'entreprise. Nous l'avons depuis longtemps. "
Ainsi, l'éternelle polémique qui accuse la famille Viel de la vente de ces terres a été rappelée. Cependant pour beaucoup d'habitants, le problème n'est pas dans l'exploitation de la carrière, mais dans sa transformation aux dimensions industrielles.
 
Si les tracteurs des agriculteurs effectivement bloquaient l'entrée à la carrière avec rapidement la formation d'une file de camions, le regroupement s'est déroulé dans le calme et la discussion.
 
 

Yvette Folliard, maire, ses élus et Michel Pichard, conseiller général essayaient de trouver une solution immédiate au problème. Une réunion pour bien poser les questions des uns et des autres a été évoquée. " La mairie est libre, on peut y aller tout de suite " a lancé la maire.

Pour la municipalité, il y deux sujets différents : l'un c'est la carrière, une installation classée et le permis pour son agrandissement et le second ce sont les achats des terres par Bernard Lessard. Pour les terres, le Plan local d'urbanisme délimite les terrains agricoles.

Bernard Lessard a expliqué " je suis prêt à mettre sur une carte toutes les terres en ma possession. Je peux vous avouer que  je viens de signer la semaine dernière dix-sept hectares d'une ferme sur la route de Guilliers. Que voulez-vous : je maîtrise le foncier. Je comprendrais si c'était les habitants de la Ville Jehan qui manifestaient, mais là. " À ce propos un agriculteur répond " vous les avez achetés, mais nous n'avons pas vos chéquiers. "

À l'évidence l'issue a été difficile à trouver. Surtout que le propriétaire de la carrière affirmait " je suis là, j'ai envie de rester et je resterai. "

Les manifestants ont débloqué l'entrée de la carrière vers 13h et se sont donnés rendez-vous le lendemain au conseil municipal.

 
 
 
Vote du conseil municipal
Mardi 10 mars, les représentants de l'association opposée à l'extention et les agriculteurs ont été présents au conseil municipal.
Les élus devaient se prononcer sur le dossier de l'extension de la carrière. 
 
Lors de la réunion de travail du conseil, les élus se sont déjà penchés sur le dossier. Trois votes étaient possibles : avis non favorable, avis favorable à l'extension, avis favorable sous réserves de
- contournement du bourg par les camions ( tous les camions ne passent pas par la route privée construite par l'industriel ),
- pas d'autres extensions avant 2039, date d'expiration du permis actuel,
- maintien des horaires actuels,
- préservation du Village Jehan, 
- respect de l'environnement : bruit, poussière, eau.
 
Les élus se sont prononcés : 2 voix favorables, 8 voix favorables sous réserves et 8 voix défavorables.
Les résultats de vote ont été transmis à la préfecture. A ce vote s'ajoutera également l'avis du commissaire enquêteur qui doit le donner vers le 20 mars.
 
" La municipalité de Coëtlogon a émis un avis défavorable, et nous ne savons pas encore pour La Trinité-Porhoet et Gomené " communique l'association, quelque peu désabusée car cette affaire divise la commune en trois clans, dont le plus grand est celui " des non-concernés ! "
 
 
Depuis ...
Le commissaire enquêteur a donné un avis favorable. Selon lui  "les Ménéacois de souche sont d'accord avec le projet d'extension".
La présidente de l'association opposée à l'extention de la carirère ( Apesp ) a commenté ces propos " je doute qu'il ait fait l'étude généalogique de chaque Ménéacois d'une part, et en plus, ça s'apparente à de la ségrégation, non ?
Il a évoqué aussi des "tracts anonymes distribués par l'Apesp" (!). Nous avions effectivement distribué des tracts au début de l'année, mais c'était avant même de savoir qu'il y avait un projet d'extension, 4 mois avant l'enquête publique, et le tract était bien sûr au nom de l'Apesp, avec nom, adresse, téléphone ! " 
 
Le Préfet n'a toujours pas donné son avis.
 
Le groupe Lessard achète toujours des terres à Ménéac. Il a acquis sans doute plus de 150 ha.  Il abandonne d'autres projets ailleurs, voir le site " Vivre à Languédias ".

 



 
 
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