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Mediapart devant le
tribunal ou la liberté d'informer en procès
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04 Mai 2009 Par Edwy
Plenel
Révélée par Mediapart
début 2008, l'affaire des Caisses d'épargne fut, en France, le scandale
annonciateur du séisme financier qui a plongé nos sociétés dans une crise
économique et sociale sans précédent. Son principal enseignement était de
montrer qu'elle n'était pas le résultat d'une fatalité, mais de politiques
précises au service d'intérêts particuliers, dont les dirigeants de nos
établissements bancaires et les responsables politiques qui les ont soutenus
portent la première responsabilité.
Un an plus tard, elle est
devenue une affaire d'Etat avec l'implication directe de la présidence de la
République, Nicolas Sarkozy imposant l'un de ses plus proches collaborateurs,
François Pérol, à la présidence des Caisses d'épargne et des Banques populaires.
Cet interventionnisme élyséen, au mépris des règles élémentaires de déontologie
de la fonction publique puisque M. Pérol fut, depuis l'origine, juge et partie
dans ce dossier, confirmait l'ancienne et grande proximité des premiers cercles
du sarkozysme avec les dirigeants déchus des Caisses
d'épargne.
Avec constance, dans un
secteur, le capitalisme financier, où la transparence est l'exception et où les
pressions sont constantes, Laurent Mauduit a dévoilé, pour Mediapart, les
secrets de ce feuilleton. Posant des questions d'intérêt général, il a nourri,
par ses enquêtes et ses analyses, le débat public sur une affaire d'ampleur
nationale, permettant aux parlementaires de prendre le relais, et à
l'opposition, dans sa diversité, de remplir sa mission. Sous sa plume, la
chronique de ce dossier a illustré la nécessité de cette alerte démocratique que
constitue un journalisme indépendant, aussi persévérant dans ses curiosités que
rigoureux dans ses procédures. Sans son travail, il n'y aurait sans doute pas eu
d'affaire des Caisses d'épargne, encore moins d'affaire
Pérol.
C'est pour ce travail
que nous sommes, lui et moi - lui comme auteur des articles, moi comme directeur de
la publication -, convoqués les 12 et 26 mai devant le tribunal correctionnel de
Paris. Le 12 mai, c'est à la demande de François Pérol qui poursuit Mediapart en
diffamation pour avoir affirmé que sa nomination était entachée d'illégalité ;
qu'elle l'était d'autant plus qu'il avait déjà par le passé méconnu un avis de
la Commission de déontologie lui interdisant de participer à la création de la
banque Natixis ; et que la banque Rothschild lui avait versé fin 2006 un bonus
du fait notamment de cette opération Natixis.
Le 26 mai, c'est pour les
dix plaintes déposées l'an passé par l'ancienne direction des Caisses d'épargne
et par la personne morale, plaintes maintenues jusqu'à ce jour par François
Pérol, malgré les évidentes confirmations apportées à nos informations par les
événements.
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L'appel des 77 en soutien à
Mediapart
Journalistes, nous ne nous sommes jamais prétendus au-dessus des lois. Notre
liberté implique la responsabilité, et n'importe quel particulier est en droit de
nous en demander compte devant la justice s'il pense que nous l'avons
diffamé injustement. Nous pourrions donc accepter cette offensive sans précédent -
onze procédures - contre un média aussi jeune - un an à peine - comme la vie courante de notre
métier. Sauf qu'à l'évidence, pour tout citoyen qui veut bien considérer les
faits eux-mêmes et le contexte politique qui les entoure, il s'agit là de bien
autre chose.
Inspiré par l'Elysée, ce
rouleau compresseur judiciaire vise à affaiblir un journal indépendant et, à
travers lui, à impressionner toute la profession. Ces procès, leurs procédures,
leurs incertitudes et leurs lenteurs, sont d'abord un risque financier pour
Mediapart, petite entreprise indépendante qui, chacun le sait, est encore
fragile. Leur coût, car la justice n'est pas gratuite, est au bas mot de
plusieurs dizaines de milliers d'euros. C'est pourquoi nous faisons appel à tous
les citoyens de bonne volonté pour nous aider à faire face aux frais de justice
(les précisions sont ci-dessous dans la boîte noire).
C'est cet enjeu
qu'ont compris soixante-dix-sept personnalités, aussi bien
politiques qu'intellectuelles, rejointes par des représentants de notre profession,
qui lancent aujourd'hui un appel de soutien à Mediapart (lire le texte complet
de l'appel sous l'onglet « Prolonger » avec les premières signatures).
Leur diversité partisane montre bien qu'il s'agit ici d'une question de
principe, touchant aux libertés fondamentales : de Martine Aubry à François Bayrou,
de Ségolène Royal à Olivier Besancenot, de François Hollande à Daniel
Cohn-Bendit, de Laurent Fabius à Christiane Taubira, de José Bové à Olivier Dartigolles,
de Cécile Duflot à Corinne Lepage, d'Alain Krivine à Marielle de Sarnez,
de Christophe Girard à Eva Joly, de Benoît Hamon à Denis Baupin, etc.
En déplacement à l'étranger, l'ancien premier ministre de Jacques Chirac,
Dominique de Villepin, nous a transmis la déclaration suivante : " Je soutiens Mediapart
dans son travail d'alerte et d'information, et m'élève contre toute procédure
qui pourrait limiter ce devoir d'information, nécessaire à toute démocratie.
"
Pour
lire cet appel, la liste des premiers signataires et soutenir Mediapart, cliquez ici
Preuve que la question de
la liberté de l'information est aujourd'hui une question centrale, occasion d'un
rassemblement utile et d'une unité nécessaire, cette diversité de sensibilités
se retrouve parmi les intellectuels signataires de cet appel : de Pierre
Rosanvallon à Régis Debray, de Luc Boltanski à Edouard Glissant, d'André
Burguière à François Dubet, de Tzvetan Todorov à Daniel Bensaïd, d'Annie Ernaux
à Michel Broué, de Christian Baudelot à Roger Chartier, de Jacques Bouveresse à
Julia Kristeva, de Pap Ndiaye à François Maspero, d'Arlette Farge à Jean-Marc
Roberts, d'Angélique Ionatos à Anouk Grinberg, de François Gèze à Patrick
Fridenson, de Pierre-Michel Menger à Bernard Lahire, etc.
On l'aura compris :
l'enjeu de cet appel dépasse le cas particulier de Mediapart et ces procès faits
à Mediapart relèvent d'une cause plus générale, celle de la liberté de
l'information, sous ce pouvoir-là et dans ce pays-ci. C'est ce dont témoignent,
avec celle de Reporters sans frontières, les signatures de confrères venus de
France Inter ou de Marianne, du Figaro ou de Rue89, de Politis ou de BFM, de
Libération ou du Nouvel Observateur, d'Europe 1, des Inrockuptibles ou de La
Vie. Et, de même, les soutiens du Syndicat de la magistrature et de l'Union
syndicale solidaire-SUD.
Nous
avons déjà informé, l'automne dernier, nos lecteurs du détail des dix
plaintes des Caisses d'épargne, aujourd'hui maintenues par leur nouvelle direction alors
même que la crise de cet établissement nous a donné raison. La plainte
qui s'est ajoutée, sous la forme d'une citation directe de François Pérol,
mérite d'être replacée dans son contexte tant cet acharnement judiciaire en
devient d'autant plus surprenant. Et, à tout le moins, peu conforme au souhait en
forme de constat récemment émis par l'intéressé, dans un entretien au Figaro : "Le temps
des polémiques est derrière nous."
Car, dans cette histoire
où nous ne faisons que notre légitime travail, nous n'avons rien contre la
personne particulière de M. Pérol: nous mettons en évidence, et donc en cause,
des décisions, prises au sommet de l'Etat, qui ont violé les règles de droit et
témoigné d'indiscutables mélanges d'intérêts. Résumé page suivante d'une cascade
de révélations aussi pertinentes que
documentées.
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Nos
révélations sur une affaire d'Etat
Tout commence le samedi
21 février dans la matinée. Une réunion a lieu à l'Elysée, en présence notamment
de Nicolas Sarkozy et de François Pérol, secrétaire général adjoint de la
présidence de la République, pour décider de l'avenir des Caisses d'épargne et
des Banques populaires. Au cours de cette réunion, le chef de l'Etat demande à
son collaborateur de prendre en main l'avenir des deux banques sinistrées, de
préparer leur fusion d'ici juin, et de devenir le PDG du groupe fusionné.
François Pérol lui-même dira, une semaine plus tard, dans une interview au
Journal du dimanche avoir agi sur ordre de Nicolas Sarkozy. Quelques heures
après cette réunion, ce même samedi 21 février dans l'après-midi, Mediapart
révèle que François Pérol va quitter l'Elysée pour prendre la tête des deux
banques qui vont fusionner.
Le lendemain, Mediapart
est le premier média à attirer l'attention de ses lecteurs sur le fait que cette
promotion est illégale. Ce deuxième article fait référence au code de la
fonction publique et à un article du code pénal sur la prise illégale d'intérêt.
Puis, Mediapart démontre que Nicolas Sarkozy a menti, depuis Rome où il était en
déplacement, en prétendant que la commission de déontologie s'est réunie. Nous
révélons qu'en fait le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, a
seulement échangé une correspondance avec le président de cette commission de
déontologie.
Quatrième révélation,
nous dévoilons que déjà, en 2004, François Pérol n'a pas respecté un avis de la
Commission de déontologie. Directeur adjoint de cabinet de Francis Mer puis de
Nicolas Sarkozy au ministère de l'économie, il s'est longuement occupé de 2002 à
fin 2004 du sort de la banque d'investissement Ixis, objet d'une dispute
violente entre la Caisse des dépôts et consignations d'une part et les Caisses
d'épargne d'autre part. Mediapart rappelle que, le 22 décembre 2004, la
Commission de déontologie l'autorise à quitter Bercy pour rejoindre la banque
Rothschild, mais à la condition qu'il ne s'occupe pas dans les trois années
suivantes des dossiers dont il a eu à connaître dans le passé. Autrement dit,
qu'il ne s'occupe pas notamment des dossiers Caisses d'épargne et Ixis, durant
les années 2005, 2006, et 2007.
Or, François Pérol passe
outre cette décision puisque, devenu associé gérant chez Rothschild, il devient
en 2006 le banquier conseil des Banques populaires, en vue de créer une filiale
commune avec les Caisses d'épargne, mariant leurs banques d'investissement
respectives, Natexis (filiale des Banques populaires) et Ixis (filiale des
Caisses d'épargne), pour donner naissance à une nouvelle entité... Natixis.
Venant après plusieurs informations précises, cet épisode prend la forme
explicite d'un parti pris, sous le titre «Oui, l'affaire Pérol est une affaire
d'Etat».
Dans la foulée,
Mediapart révèle peu après que, naturellement, l'associé gérant François Pérol a gagné
de l'argent - ce qui est logique puisque c'est son métier de banquier - grâce à
cette opération Natixis, à laquelle en droit il n'aurait jamais dû participer.
Dans deux articles successifs, nous évaluons ce gain de 1,5 à 2 millions
d'euros: on lira ici le premier, et là le second. Dans ce dernier article, nous
expliquons que la banque Rothschild a gagné environ 10 millions d'euros pour son
activité de conseil pour Natixis, et que François Pérol a dû percevoir un bonus
en fin d'année de 1,5 million à 2 millions pour l'ensemble de ses activités de
2006, étant entendu que Natixis lui a pris une bonne part de son temps et de son
énergie...
En réaction à ce que
nous avons écrit, une dépêche AFP en date du 16 mars explique que, selon une
chargée de communication proche de François Pérol (il s'agit en fait d'Anne
Méaux, conseillère des milieux patronaux), Mediapart a tenu des propos " mensongers ".
Anne Méaux nous reproche au nom de François Pérol d'avoir écrit qu'il a touché
des honoraires directement de.... Natixis. Ce que nous n'avons jamais
affirmé.
Quelques jours plus tard,
François Pérol est entendu par la Commission des finances de l'Assemblée. De
nombreux députés reprennent alors à leur compte les douze questions de
Mediapart. Et François Pérol confirme notre chiffrage : il admet que la banque
Rothschild a bien gagné un peu plus de 10 millions d'euros dans l'affaire
Natixis. Mais il élude la question sur son propre
bonus.
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Le procès du capitalisme
financier
Bref, Mediapart, grâce à
Laurent Mauduit, a joué un rôle moteur, de bout en bout, dans toute cette
histoire. Un rôle civique, tant il ne peut y avoir de débat démocratique sans
information complète. Une histoire qui a failli conduire à la démission
collective de la Commission de déontologie. Et qui a donné lieu depuis à
plusieurs plaintes au pénal (Sud-Caisses d'épargne, l'association Anticor,
Contribuables associés), la CGT-Caisses d'épargne ayant annoncé de son côté
qu'elle allait déposer une plainte au plan administratif, devant le Conseil
d'Etat. Bref, une affaire d'Etat, qui pour l'heure n'a donné lieu qu'à une
simple enquête préliminaire sous le contrôle du parquet, et non pas sous la
responsabilité d'un juge indépendant.
Ce rappel le confirme :
par la voix de ses avocats, Mes Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Torjman,
Mediapart entend bien plaider, devant le tribunal, non seulement sa bonne foi,
c'est-à-dire le sérieux et l'honnêteté de son travail, mais aussi la vérité des
faits que nous avons mis au jour. S'ils ont lieu, ces procès seront donc ceux
d'une affaire emblématique des dégâts du capitalisme financier, de ses dérives
et de ses injustices. Et ils seront aussi ceux des réseaux d'intérêts qui,
jusqu'au coeur de l'Etat, l'ont accompagné, soutenu et
protégé.
Notre détermination
est intacte, mais nous avons besoin de vous. Pot de terre contre pot de fer,
la disproportion des moyens financiers est ici évidente. En attendant ces
échéances judiciaires - les premières audiences en fixeront les dates -, vous pouvez donc
soutenir financièrement Mediapart. Nous avons ouvert un compte bancaire dédié (
"SEDM Soutien à Mediapart ") sur lequel vous pouvez nous adresser votre
contribution :
- par chèque à l'ordre de "
SEDM Soutien à Mediapart », à adresser à Mediapart, 8, passage Brulon, 75012
Paris;
- par virement sur
le compte " SEDM Soutien à Mediapart ", Code banque 30488, Code guichet 00073,
numéro de compte 00027058838, clé 88, domiciliation Banque Fortis, 80, avenue
Marceau, 75008 Paris.
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