|
Le 5 juin 2009
" Chers Professeurs des
écoles, Il est inacceptable que vous soyez punis par le Ministre et la
hiérarchie de l'Education Nationale alors que, par votre décision intelligente
et responsable, vous n'avez pas voulu être complice de la nouvelle forme de
maltraitance constituée par le temps de soutien après la classe, dit aide
personnalisée, qui doit être consacré obligatoirement aux apprentissages dits
fondamentaux (français, calcul, mathématique).
Mieux que quiconque,
vous savez en effet que, à la fin du temps scolaire, les enfants en difficulté
sont épuisés, enfermés dans leurs peurs, échecs, blocages et inhibitions, dans
leur anxiété, leurs angoisses ... surtout lorsqu'ils se projettent dans le
retour à la maison alors que leur milieu familial est en souffrance.
Beaucoup le sont déjà au
début de l'après-midi ou même, pour les plus fragiles, vulnérables et démunis,
dès la fin de la matinée comme le montre l'observation des enfants accueillis
dans les écoles de ZEP. Seuls les enfants qui vivent au quotidien dans la
sécurité affective, sans déficits de sommeil et sans comportements "perturbés"
et/ou "perturbateurs", peuvent être suffisamment vigilants, attentifs, réceptifs
et disponibles au cours de l'après-midi pour capter et traiter les messages du
maître, et ainsi se réaliser pleinement comme élèves. Et encore, pas tous les
jours selon les fluctuations de leurs équilibres physiologiques, émotionnels,
affectifs, sociaux et cognitifs. Tous ont envie de changer de "planète" à 16h30.
La très grande majorité des enseignants … également.
Votre refus
d'enfermer après la classe les élèves en difficulté dans des situations
d'apprentissage formel qui vont aggraver leurs difficultés, est une prise de
responsabilité humaniste et civique qui vous honore. Elle montre la voie pour
que les enfants en difficulté ne soient pas encore plus épuisés, démotivés ...
et finalement, au fil des jours, psychologiquement et intellectuellement
détruits par la journée la plus longue du monde (six heures de temps contraint).
"L'addition"
quotidienne de l'aide personnalisée aux enfants en difficulté scolaire augmente
encore la durée de la journée scolaire la plus longue du monde … en particulier
pour ceux qui peinent à mobiliser leurs ressources intellectuelles afin de
comprendre et d'apprendre, et aussi pour les enseignants eux-mêmes.
Comment peut-on penser
qu'une aide après la classe, fût-elle personnalisée, puisse être utile ou
efficace pour les élèves dont la fatigue, le manque de vigilance et d'attention,
et l'absence de motivation sont évidents à 16h, souvent dès le début de
l'après-midi ou même à la fin de la matinée (c'est évident dans les écoles des
ZEP) quand ils sont "installés" dans l'échec scolaire
?
Les dégâts viennent
s'ajouter aux dégâts générés par l'accroissement de la pression intellectuelle
et relationnelle avec le poids augmenté au quotidien de la fréquence et de la
durée des apprentissages dits fondamentaux, dans le cadre combiné d'une semaine
ramené arbitrairement à quatre jours (il faut faire en quatre jours ce qui était
fait en quatre jours et demi) et de nouveaux programmes imbéciles.
Il n'y a plus de temps de
décompression et de respiration au cours de la journée alors qu'il est
indispensable pour que tous les enfants, surtout ceux qui sont en difficulté,
puissent récupérer au moins un peu de leurs fatigues psychologiques et
intellectuelles, et restaurer peu ou prou leurs capacités d'attention, de
concentration intellectuelle et de traitement de l'information. Il n'y a plus
assez de temps pour que les enfants puissent libérer leurs émotions, leurs
sensibilités, capacités et intelligences cachées, ainsi que la richesse de leur
imaginaire, pourtant évidentes lorsqu'il s'engagent dans les arts plastiques, le
chant choral, la narration, la découverte de la nature, les particularités de la
vie végétale et animale, l'histoire captivante de nos ancêtres et du monde, les
modes de vie dans les différentes cultures humaines ...
Les enfants apprennent
aussi bien le français, ou mieux, au cours de ces temps de diversification et de
découverte que dans les situations d'apprentissage formel et explicite de la
langue. Bien évidemment, les enseignants le savent. Les Professeurs des écoles
ont donc raison de proposer l'un ou l'autre de ces champs de découverte et de
plaisir au cours de la demi-heure d'aide personnalisée, alors que leurs élèves
sont "intellectuellement plus que saturés.
Les Scandinaves
sont horrifiés. En imposant sans concertation la semaine de quatre jours,
l'augmentation délirante du poids des "fondamentaux" et le soutien accordé après
la classe aux enfants en difficulté, le Ministre et la hiérarchie de l'Education
Nationale déshumanisent l'école, accroissent les inégalités et injustices
sociales, en conduisant un nombre croissant d'enfants à s'enkyster dans "le
désamour" pour l'école et son rejet, et ainsi plus ou moins progressivement dans
la marginalité sociale.
Ce "système" aberrant et
"concentrationnaire" stigmatise les familles qui cumulent les difficultés
personnelles, morales, familiales, sociales et culturelles. C'est une honte pour
notre pays ... en principe l'un des berceaux des Droits de l'Homme.
Les étrangers que je
rencontre ne comprennent pas ce "système". On n'aurait pas agi autrement si on
avait voulu pérenniser une école à plusieurs vitesses dans laquelle les plus
fragiles, vulnérables et démunis ne peuvent même pas passer la première vitesse,
et s'engager avec confiance dans le désir de comprendre et d'apprendre faute de
pouvoir enclencher les vitesses supérieures qui permettent d'accéder aux
différents niveaux des savoirs et des
connaissances.
Aucun pays au monde n'a
institué une journée scolaire aussi pénalisante pour les enfants en difficulté
dans le cadre d'une semaine qui n'en est pas une : deux jours scolaires (lundi
et mardi), un jour non scolaire (mercredi : peut-on encore le justifier par la
catéchèse, prévue le jeudi il y a trente ans ?), deux jours scolaires (jeudi et
vendredi), et deux jours de week-end.
Dans ce cadre, tout le
monde sait que le lundi est un jour très perturbé et perturbant (beaucoup
d'enfants sont somnolents, en tout cas non vigilants et/ou agités). Quelle
illusion et/ou quel manque d'honnêteté de penser qu'une demi-heure
supplémentaire d'aide personnalisée après la classe, notamment le lundi, puisse
faciliter la maîtrise du français, du calcul et des mathématiques en situation
d'apprentissage formel.
Tous les enseignants
savent que c'est une mission impossible.
Le tribunal
incontournable de Histoire retiendra que l'actuel Ministre de l'Education
Nationale, ses conseillers ( ... ), et sa hiérarchie ( ...
) ont institué un système de maltraitance, de stigmatisation, de culpabilité et
d'exclusion implicite qui déshonore notre pays et notre nation.
Il n'y a jamais eu autant
d'Inspecteurs d'Académie révoqués qu'en 2008-2009 alors que leur "faute" a été
d'entendre et d'essayer de comprendre la décision et le désarroi des
enseignants, notamment ceux que l'on dit "désobéisseurs".
Les informations qui
"remontent du terrain" montrent toutes qu'il n'y a jamais eu autant d'enfants
épuisés et déboussolés, et aussi d'enseignants exténués, stressés, démoralisés
et culpabilisés par les échecs persistants des élèves les plus fragiles,
vulnérables et démunis.
Les lettres qu'ils
adressent à leurs édiles, souvent le ou la maire, sont pathétiques et souvent
bouleversantes. La porte est béante pour la consommation accrue de somnifères,
calmants, psychotropes ... des enfants, de leurs parents inquiets ou désespérés
et de leurs maîtres ... qui perdent confiance dans leurs compétences. Faut-il
préciser que les Français sont déjà les plus grands consommateurs de ces
molécules ! Par leur refus, les "désobéisseurs " sauvegardent la dignité
de l'école. Merci. "
Le présent courriel peut être
diffusé sans retenue. Avec toute ma solidarité, La lettre d'Hubert
Montagner aux professeurs d'écoles Professeur des Universités en
retraite Ancien Directeur de Recherche à l'INSERM Ancien Directeur de l'Unité de recherche " Enfance
Inadaptée de l'INSERM
|